« La disgrâce », document “Infrarouge” de Didier Cros, mardi 24 mars sur France 2

Mis en ligne par lundi 23 mars 2020 3320
« La disgrâce », document “Infrarouge” de Didier Cros, mardi 24 mars sur France 2

A découvrir ce mardi 24 mars à 23:40 sur France 2 dans la case documentaire “Infrarouge”, le film « La disgrâce » de Didier Cros.

Comment vivre sous le poids de la différence ? Par quoi doit-on passer pour accepter qui l’on est et le faire admettre aux autres ? Qu’est ce que la singularité la plus dérangeante peut nous dire de notre humanité commune ?

Au cœur de « La disgrâce », des hommes et des femmes que l’on regarde avec difficulté. Ceux sur qui les enfants s’interrogent à haute voix sans retenue, ceux qui suscitent une curiosité malsaine et dont on se moque parfois. Nos semblables, certes, mais des personnes que l’on observe du coin de l’œil faute d’avoir le courage de les regarder en face.

« La disgrâce » est un face à face entre ces témoins aux visagespatricia abîmés, aux identités meurtries par le hasard ou la destinée, maladies, malformation de naissance, accidents de la vie … un face à face avec les spectateurs, et avec eux-mêmes.

Le lieu de l’expression de cette parole n’est pas un endroit comme un autre. Il s’agit du mythique studio de photographie français : « Harcourt » qui, depuis 1934, a vu défiler sur ses plateaux des stars du monde entier. Le temple du glamour, le sanctuaire de la beauté. Ce qui va se jouer lors de cette séance photo avec chacun des témoins de ce film, c’est la réappropriation du regard sur soi. L’occasion de s’offrir une revanche, alors que l’on n’est pas regardé avec respect et considération.

Le documentaire sera suivi d'un débat infrarouge présenté par Marie Drucker, en présence du Pr Chloé Bertolus, chef du service de chirurgie maxillo-facilale de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris et de Caroline Demeule, psychologue - service de chirurgie maxillo-faciale de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

Note d'intention du réalisateur, Didier Cros

Ma sœur, aujourd’hui décédée, était handicapée mentale, mais elle était aussi très déformée du visage. J’avais déjà fait un film sur le handicap mental, et il m’a semblé utile de m’interroger sur la destinée intime et sociale des personnes abîmées du visage. Celles que l’on appelle défigurées. Un sujet clairement tabou.
Les notions de beauté et de laideur sont avant tout subjectives. Mais la beauté, telle qu’elle est définie dans la culture occidentale moderne, règne en maître. Dans la publicité, la mode, au cinéma, à la télévision, c’est une déferlante d’injonctions à rester beau ou à le devenir. Coûte que coûte, et quoi qu’il en coûte.
La disgrâce physique est un tabou. La laideur est rarement évoquée en tant que telle, elle existe uniquement comme un négatif de la beauté. En creux. On ne lui accorde aucune valeur, elle ne suscite pas l’intérêt, elle ne fait l’objet d’aucun débat. Elle est synonyme d’erreur, perçue comme vide de sens. Elle n’a a priori rien d’autre à nous dire que ce qu’elle nous montre.

D’ailleurs, il n’y aucune association de personnes défigurées ou considérées comme telles. La célèbre association des «gueules cassées » est uniquement réservée aux soldats, aux victimes de guerres et de conflits.
Nous croisons rarement des personnes significativement abîmées du visage dans la rue ou au travail, et pourtant il y a chaque année des milliers de personnes concernées. Les défigurés n’ont pas tous la volonté de se soustraire à notre regard : c’est surtout les codes et les usages de la société qui les poussent à ne pas se montrer.
Dans un monde moderne qui impose le diktat des apparences, être frappé d’une disgrâce manifeste entraîne inévitablement une mise à l’écart. Cet isolement social modifie en profondeur l’estime de soi, la manière de penser le monde et la capacité d’agir sur lui. La laideur oblige à reconsidérer la totalité de ce qui définit habituellement ce que nous sommes. Elle blesse l’identité toute entière de celui qui en est victime.
Ce bannissement social est d’autant plus révélateur, lorsque l’on sait qu’il n’y a pas de statistiques, très peu de témoignages, et seulement quelques études à disposition. Exclus parmi les exclus, les défigurés n’existent pas. Ils sont littéralement hors-champ. Hors du regard, de la pensée, de l’affect, de l’analyse.

Les films de société offrent souvent une parole à ceux que l’on n'entend pas, aux sans voix. Dans celui-ci, la parole est offerte à ceux que l’on ne voit pas, aux « Sans visage ». Ce film est un espace de reconquête. Il souhaite redonner la visibilité à ceux qui l’ont perdue.
L’idée est de questionner l’humain caché derrière le masque de chair et le désordre des traits. De relater des parcours de vie pour recomposer les fragments éparpillés d’une identité meurtrie.
C’est un documentaire de visages et de mots. Visages abîmés de cinq personnes qui nous interrogent tant leur étrangeté nous plonge dans un univers inconnu. Leurs souffrances, leurs « malédictions », qu’ils les transcendent ou pas, en font les témoins exceptionnels d’une question fondamentale sur le rapport des sociétés humaines à la différence.

Que voit-on dans le reflet du miroir lorsque l’on ne correspond à aucun repère commun ? Que faire lorsque l’on est victime d’un tel ostracisme ? Comment construire une vie professionnelle ? Comment aimer et être aimé ? Comment vivre, tout simplement ?

Le film offre ainsi une sorte de revanche à ceux qui ne sont pas habitués à être regardés avec respect et considération, à ceux qui fuient sans doute depuis l’enfance, toutes ces photos de famille qui cherchent à figer dans le temps les moments heureux.

Ce film fait le pari que la gêne ressentie par le spectateur au contact direct des personnages dans les premiers instants s’estompe tout au long du récit des protagonistes. L’embarras des premiers instants doit laisser place à la réalité de la personne qui s’exprime. L’apparence s’efface peu à peu au profit de la vérité de la personne qui se tient face à nous. Le désagrément se transforme en compréhension, le trouble se mue en proximité. C’est un parcours vers l’acceptation de l’autre.

Les défigurés n’ont pas d’autres choix que puiser au plus profond d’eux-mêmes pour donner sens à leur existence. Ils n’ont aucun moyen de fuir ce qu’ils sont, de s’appuyer sur des faux-semblants, de s’oublier dans les exigences normées de notre société. Les stratégies d’évitement qui nous rendent la vie plus facile, les tricheries avec nous-mêmes, les défigurés n’y ont pas droit.
Le défiguré est un moraliste qui s’ignore. La laideur est une provocation adressée à la normalité, une atteinte à l’ordre établi. Une contestation de la règle. La singularité, quelle qu’elle soit, est un manifeste pour la liberté.
Révolutionnaire malgré lui, le défiguré révèle les hypocrisies et les failles de la société. Le malaise qu’il suscite bouscule nos habitudes. A son contact, les usages explosent parce qu’ils ne peuvent pas résister à l’extravagant, à l’inattendu.

Certes, la laideur des personnages de ce film n’est pas choisie, elle est subie comme on l’entend dans les témoignages. Il n’en demeure pas moins qu’un visage détraqué est une critique ambulante des conventions et de l’incapacité à affirmer nos différences, notre spécificité.
Autant de raisons pour justifier l’existence de ce film.
La vraie monstruosité, c’est la norme.

Dernière modification le mardi, 24 mars 2020 18:06
Publié dans Documentaires