En 1980, la campagne de Ronald Reagan, futur 40e président des États-Unis, est soutenue par le monde des affaires, les ennemis de l'impôt, la majorité des cadres supérieurs et moyens, les puissants syndicats ouvriers, une grande part de l'Amérique "profonde" et la droite chrétienne. Par quels événements historiques et phénomènes culturels, et avec quels moyens politiques le projet ultraconservateur d'un ancien acteur de série B, marginal vingt ans plus tôt y compris au sein de son propre parti, a-t-il pu conquérir l'ensemble de la société ?
Cédric Tourbe ausculte habilement les signaux faibles (comme les films à succès) et forts (les grands débats des mouvements civiques, la guerre du Viêtnam) qui ont façonné l'évolution politique du pays, et retrace la succession des campagnes et des scrutins qui ont fini par ouvrir le bureau ovale à Reagan.
Le commentaire de Cédric Tourbe accompagne une extraordinaire moisson d'archives (non dénuée d’humour, comme le prouve la sélection attentive de clips de campagnes tous plus ridicules les uns que les autres) pour raconter l'autre versant d'une période historique généralement associée aux mouvements pour les droits civiques et aux victoires des démocrates, et montrer comment une société traumatisée a choisi de se replier sur elle-même pour s'offrir à l’extrême droite du Parti républicain.
21:10 • Partie 1
1960. Le Parti républicain peine à se distinguer de son adversaire démocrate, toujours auréolé de l'héritage de Roosevelt, qui a imposé des deux côtés de l'échiquier le même consensus libéral (au sens anglo-saxon du terme) – la régulation de l'économie, accompagnée de protection sociale.
Ronald Reagan, lui, au terme d'une longue et médiocre carrière d'acteur, rêve de renverser la table, avec un projet sociétal de glorification de la liberté individuelle et des valeurs traditionnelles, porté par une détestation viscérale du système social, de l'Etat et des impôts. Recruté par la direction de General Electrics, Reagan n'a longtemps été chargé que d'enregistrer des messages glorifiant les valeurs de la compagnie à l'intention du personnel… L'entreprise est l'un des bastions du conservatisme, un courant de pensée politique encore minoritaire chez les républicains jusqu’au milieu des années 1960.
L'ascension de Reagan l’opposera au vice-président Richard Nixon, patron du Grand Old Party, bien décidé lui, à se frotter au jeune John Fitzgerald Kennedy, héraut charismatique du camp opposé.
21:50 • Partie 2
La convention nationale démocrate de 1968 tourne au pugilat entre pro et antiguerre au Viêtnam.
Après la présidence impopulaire de Lyndon Johnson, qui renonce à se présenter, le parti affiche ses fractures aux yeux de la nation, tandis qu'en Floride la primaire des républicains désigne Richard Nixon d'un score sans appel contre Reagan, qui ne recueille que 15 % des voix. Sitôt élu président, "Tricky Dick" (Dick le roublard) impose le culte du secret comme méthode de gouvernance. Malmené sur le Viêtnam, il invoque la "majorité silencieuse", et se réclame ainsi d'une Amérique travailleuse et discrète, plus préoccupée du quotidien que des mots d'ordre militants.
Reagan, lui, teste un nouveau discours à l'intention des électeurs : il incrimine les profiteurs de l'État-providence avec la figure d'une prétendue "reine des aides sociales", une mère célibataire noire qui profiterait grassement des allocations.
Le succès inattendu de certains films divise la société, à l’image de Joe (1970), où un ouvrier révolté contre une jeunesse démocrate qui "crache sur l’Amérique" se prend d’amitié pour un riche cadre de la publicité qui vient d’assassiner sa fille, passée à l’ennemi hippie...
Jusque-là acquise au Parti démocrate, la classe ouvrière, syndiquée, mieux payée que jadis, bénéficiant de l'État social mais hostile à la contre-culture, bascule avec armes et bagages dans le camp de la droite républicaine et contribue à réélire Nixon en 1972.
22:45 • Partie 3
Après le Watergate et la démission de Nixon, la grâce que lui accorde son successeur Gerald Ford, qui fut son vice-président, ulcère les citoyens, en proie à une crise économique sans précédent. L'essence devient si chère que les routiers s'arment pour faire face aux vols de carburant. New York sombre dans le chaos. Asphyxiée par ses charges, la mairie a licencié 25 % du personnel hospitalier, des pompiers, des éboueurs et des policiers.
À l'international, la guerre du Viêtnam tourne à la débâcle, médusant les citoyens. La société se découvre un goût pour le genre naissant du vigilante movie, avec le succès phénoménal du film Death Wish (1974), où un homme se fait justice lui-même pour pallier l'inaction des pouvoirs publics.
Avec son optimisme d'airain, Ronald Reagan profite des maladresses de son rival Gerald Ford, empêtré à la Maison-Blanche dans le chaos intérieur et extérieur, pour tenter de remporter la primaire républicaine, sans succès. Ford est battu par Jimmy Carter à la présidentielle de 1976, à son tour rapidement désavoué par une Amérique qui doute profondément d’elle-même.
Après une année d'inflation record, le débat se crispe à nouveau sur le contrôle des armes. La National Rifle Association (NRA), traditionnellement apolitique, se métamorphose lors d'une assemblée générale houleuse en lobby conservateur agressif…

































